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Loou

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Dialogue au paradis de l'anarchie relationnelle

Rédigé le vendredi 17 juillet 2020 à 16h09

Mis à jour il y a 7 jours

(temps de lecture : environ 20 minutes)

Plan

I. c'est quoi l'anarel ?
.. II. es-tu anarchiste relationnel·le ?
... III. la théorie et la pratique
.... IV. la dimension politique
..... V. et l'anarchie dans tout ça ?
...... VI. et aujourd'hui ?
Notes

. Alf : Salut Lou, j'aimerais écrire un texte qui explique pourquoi je suis réfractaire au terme « anarchie relationnelle(*)». Tu serais d'accord de le relire avant que je le publie ?

Lou : J'aime de moins en moins le terme, donc oui carrément, je le lirai avec plaisir.

Alf : Ah tiens, je pensais que tu te définissait anarel(*)… Ben peut-être que mon texte te plaira alors ! Si tu veux on l'écrit ensemble.

Lou : On pourrait écrire à 4 mains, en forme de dialogue par exemple.

Alf : Chouette idée.

Lou : Super, on essaye ça alors !


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I. c'est quoi l'anarel ?

Lou : C'est quoi pour toi « l'anarchie relationnelle ? »

Alf : Une personne proche m'a récemment posé la même question par texto. J'avais répondu ceci :

L'anarel pour moi c'est à la fois :
- une arnaque d'anar voulant pratiquer le polyamour sans s'engager
- un terme militant-pédant pour dire de façon complexe des trucs simples
- ce qui "en théorie" pourrait être le+proche de ma manière de vivre le polyamour

Je ne me suis jamais considéré anarel, de même que je ne me suis jamais considéré anarchiste.

Chais pas si ça réponds à ta question…

C'est dire que les relations fonctionnent sur des hiérarchies et qu'on n'en veut pas. Mais c'est aussi ne PAS dire plein d'autres choses. C'est mettre l'accent sur un truc, certes important, mais qui peut éluder d'autres choses tout aussi importantes (comme le prendre soin ou ce genre de choses).

L'anarchie relationnelle c'est principalement ne pas hiérarchiser ses relations. Ni l'une par rapport à l'autre (A plutôt que B) ni un type de relation (amour plutôt qu'amitié).

Lou : Je suis d’accord avec la fin de ta définition mais je crois que ça vaut le coup de préciser ce qu’on entend par ne pas hiérarchiser. Pour moi ça sous-entend plusieurs choses :
- Ne pas hiérarchiser les relations d’emblée (comme dans l’imaginaire monogame(*)/romantique dans lequel on baigne, où les relations de couple sont toujours au dessus de toutes les autres). Après, on ne peut pas s’investir de la même façon partout mais ça ne relève pas forcément de la hiérarchie ces différences d’engagement dans les différentes relations.
- Pour moi c’est aussi ne pas laisser s’installer des relations de pouvoir d’une relation sur les autres.

Alf : D'une relation sur les autres, oui. Mais déjà ça ne dit rien des relations de pouvoir au sein de chaque relation (par ex au sein d'une relation de couple).

Lou : Hum, j’ai jamais vraiment réfléchi là-dessus, à travers cette optique-là, mais je dirais que ça en dit. Parce qu’une des questions que ça pose pour moi c’est de l’autonomie de chacun… Mais du coup c'est ça qui te pose problème dans l'anarel ?

Alf : Je dirais plutôt, que j'ai le sentiment que ça reste relativement impensé. Donc oui, ça peut faire partie de ce qui me gêne, mais avant d'approfondir, je veux bien continuer de préciser de quoi on parle. Est-ce que pour toi il y a d'autres choses qui caractérisent l'anarchie relationnelle ?

Lou : Je dirais qu’il y a aussi le refus de suivre le script écrit d’avance pour l’évolution des relations amoureuses en mode "escalator relationnel(*)" (on sort ensemble, on se présente aux ami.e.s/familles, on va habiter ensemble…), mais ce n’est peut-être pas une particularité de l’anarchie relationnelle.

Alf : En effet je dirais que ce n'est pas propre à l'anarel, même si l'anarel met, je pense, particulièrement l'accent sur ce rejet.

Lou : Et pour toi, il y a d'autres choses ?

Alf : On parle souvent du fait que chaque relation établit ses propres règles. Pour moi, c'est plutôt une conséquence : puisqu'on ne hiérarchise plu, chaque relation se met à exister pour elle-même et requiert ses propres règles.



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II. es-tu anarchiste relationnel·le ?

Alf : Et toi tu te situes comment vis-à-vis de l'anarel ? Je veux dire dans ta vie d'aujourd'hui.

Lou : À un moment j’aimais bien me dire anarel mais j’ai souvent l’impression qu’on ne se comprend pas sur le terme…

Alf : Oui, ça me parle bien. C'est peut-être une des raisons qui fait que je n'ai jamais pu me faire à ce terme d' « anarchie relationnelle ». Après je sens bien que le rejet de ma part est complexe…

Lou : Aujourd’hui je préfère me dire non-monogame(*), c’est plus large, c’est plus compréhensible pour les non-initiés et ça met l’accent sur le refus de la monogamie. Pour essayer de faire court, j’ai été dans un couple monogame qui a évolué vers un couple ouvert(*) puis vers un couple poly. Depuis quelques années je ne suis plu en couple, tout en ayant des relations non-monogames. Je crois que d'avoir vécu le passage de la partenaire principale à la secondaire m’a fait réfléchir à la problématique des partenaires secondaires (c’est donc très nombriliste comme évolution !). Puis le passage du couple au célibat m’a mis en face de la "pauvreté" de mes relations (j’avais tout misé sur le couple) et du besoin de nourrir des amitiés +fortes, de +m’entourer. Enfin, en y repensant, quand j'étais encore en couple j'avais déjà commencé à me rendre compte de ça et à vouloir repenser la place que j'accorde dans ma vie à mes amitiés.
Et toi, t'en es où vis-à-vis de l'anarel ?

Alf : Je pratique la non-exclusivité ou le polyamour depuis bientôt 15 ans. J'ai pratiqué la monogamie-de-fait(*), la non-exclusivité(*), l'amour libre(*), le polyamour hiérarchique(*)… J'ai aujourd'hui du mal avec les cases habituelles (de la norme monogame) "amitié", "amoureux/amoureuse", du mal avec les hiérarchies relationnelles (aussi bien entre différentes personnes qu'entre différents types de relations) et le fait de peu hiérarchiser mes relations, est un point très important dans ce que je vis, donc l'anarel pointe naturellement son nez. Pour autant je ne me reconnais pas dans le terme d'« anarchie relationnelle » ni d'ailleurs dans celui de « solo polyamour(*) » qui pourtant en théorie, sont censés correspondre le+ à ce que je vis. Le terme "solo-polyamour" a une connotation bien trop individualiste pour moi, quant au terme "anarchie relationnelle" on va en parler ici justement.



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III. la théorie et la pratique

Lou : Oui, je suis d’accord sur le côté individualiste du solo-poly. Mais, comme on parlait des mésententes autour du terme anarchie relationnelle, un des trucs qui m’en éloigne est justement la compréhension parfois trop individualiste du concept, en gros, quand on le revendique pour justifier de faire n’importe quoi sans tenir compte de l’avis des gens avec lesquels on est en relation. (Ça me met d'autant +mal à l'aise quand il s'agit des gens clairement libéraux se revendiquant d'une certaine anarchie...). Sur ce point, j’aime bien la distinction faite dans le blog anarchamory :

Quelqu’un m’avait suggéré l’idée qu’il y a en fait deux types d’anarchie relationnelle et avait proposé de distinguer un « anarcho-capitalisme relationnel » d’un « anarcho-socialisme relationnel ». Un des principes de l’anarchie relationnelle c’est la non-hiérarchisation entre les relations de type amicales/platoniques et les relations de type romantiques/sexuelles, mais cette non-hiérarchisation peut être interprétée d’au moins deux manières différentes. Pour ma part, elle implique que mes amitiés et relations platoniques ont autant de valeur que mes amours et relations sexuelles. Mais certaines personnes vont plutôt penser que leurs amours et relations sexuelles ont aussi peu de valeur que leurs amitiés et relations platoniques. L’anarcho-socialisme relationnel, ce serait donc traiter aussi bien ses amitiés / relations platoniques que ses amours / relations sexuelles. A l’inverse, l’anarcho-capitalisme relationnel, ce serait traiter aussi mal ses amours / relations sexuelles que ses amitiés / relations platoniques.

Alf : Et l'auteur du blog explique ensuite qu'il a tendance à penser que l’anarcho-capitalisme relationnel est une imposture. Pourtant, si l'anarel est un beau concept en théorie, j'ai l'impression qu'il sert trop souvent de prétexte à faire de la merde. Ça me renvoie à une approche très théorique, très théorisante de la vie et des relations, voire à la volonté de rester dans une élite intello et militante, un genre de purisme intellectuel. Et ça me fait penser à cette phrase célèbre « Un jour j'irai vivre en Théorie, car en Théorie tout se passe bien. »
C'est comme si on confondait l'horizon (on voudrait ne plu mettre de hiérarchies dans nos relations) et le présent (on vit quand même dans ce monde là, et c'est pas du tout du tout évident de supprimer les hiérarchies). Alors à quel moment l'anarel cesse d'être un horizon pour devenir une réalité tangible ?
Du coup ça me renvoie à un concept pour gens sûr d'eux même, qui prétendent faire quelque chose, mais en réalité ne font rien (ou presque). Un concept pour donner encore +de privilèges à des gens privilégiés.

Lou : Là je me sens un peu visée haha.

Alf : Car on pourrait dire la même chose de la non-monogamie ?

Lou : Oui. Ou alors il faut que je me définisse comme anti-monogame, car je ne suis pas encore non-monogame (dans le sens où je ne me suis pas encore débarrassée de tous les conditionnements mono...)

Alf : Peut-être on pourra discuter des avantages ou inconvénients du terme non-monogamie un jour… ça m'intéresse bien aussi d'en parler avec toi.

Lou : Grave. Mais plus sérieusement, en soi, ça ne me dérange pas que ce soit un horizon, si les gens qui revendiquent l'anarel sont conscients du fait de ne pas y arriver encore. Le fait de parler de hiérarchies ça nous oblige à y penser, à y faire gaffe (au moins en théorie...).

Alf : Oui c'est bien de déconstruire les hiérarchies relationnelles. Mais trop axer là-dessus ça élude d'autres choses. Je comprends que ce concept plaise, mais je trouve qu'il biaise les choses.
C'est un peu trop facile de dire qu'on a déconstruit les hiérarchies, que chaque relation est différente, etc. Ça laisse facilement à penser que les relations n'interfèrent plus entre elles, qu'on peut vivre une relation sans tenir compte des autres relations. (Comme par ex chez le "polybéral" : en caricaturant ça donne "je fais ce que je veux de ma vie et de mon corps, je n'ai à me justifier de rien, à ne m'engager sur rien, à ne communiquer sur rien, etc")

Lou : Ah, je ne crois pas que les relations puissent ne pas interférer les unes sur les autres… Ce qui changerait pour moi dans l’anarel par rapport au polyamour par exemple c’est la possibilité d'au moins donner son avis et la possibilité que cet avis soit pris en compte. C’est un truc qui m’a marqué avec des gens poly, le fait que les bases de ma relation avec la personne soient déjà posées avant même mon arrivée dans sa vie et que je n’aie pas un mot à dire là-dessus à part décider de ne pas entrer en relation.

Alf : Ça ce serait la version "communiquante" de l'anarel : vu qu'on remet tout en cause, on se donne le temps et les moyens de discuter, de parler, de décider entre toutes les personnes concernées, etc. Oui ce serait bien. Et ok ça pourrait être une "avancée" par rapport à l'aspect dogmatique et souvent imposé du "polyamour hiérarchique".
C'est à dire venir critiquer, titiller les schémas monogames hyper forts au sein de certaines pratiques polyamoureuses. Mais à condition de voir ça comme un chantier à travailler ensemble, et non à traiter avec dédain et sentiment de supériorité. Parce que les schémas monogames ne disparaissent pas dans l'anarel… juste peut-être on en parle. Et du coup ce ne serait plu "des relations non-hiérarchiques" mais "des relations qui questionnent les hiérarchies". Déjà ce serait +modeste et bien +réaliste.
Et du coup moi j'ai par exemple envie d'un terme, d'un concept qui met la communication en avant plan, plutôt que le rejet de la hiérarchie.

Lou : Oui, je comprends un peu mieux tes réticences… Mais du coup je vois l’anarel +comme un nord qu’on se donne et pas comme un acquis. Puis ce n’est pas une démarche individuelle ou un truc identitaire «  je le dis donc je suis », c’est une construction collective.

Alf : J'ai tendance à voir l'anarel comme un truc très individualiste justement. En tout cas je trouve les gens qui s'en revendiquent souvent très individualistes. Et justement dans un truc très affirmatif, de type : « je le dis donc je suis ».
C'est un peu comme des gens qui diraient « je vis en utopie, comment, pas vous ?? » Et t'as envie de répondre « tant mieux pour vous si vous y arrivez, moi je galère encore, et j'en vois beaucoup qui galèrent encore +que moi » et je trouve parfois que ceux qui disent ne pas galérer…
- soit ne se rendent pas compte qu'ils sont ultra-privilégiés par ailleurs ;
- soit ne se rendent pas compte des (ou refusent de voir les) dommages collatéraux qu'ils causent dans leur sillage.
L'anarel me semble un outil bien pratique pour qui veut ne pas voir, ne veut pas tenir compte de l'incidence de ses comportements sur les autres. Il est facile et pratique de se croire autonome et spontané, facile de dire "démerde toi avec ta jalousie, tu souffres : ce n'est pas mon problème", de refuser tout compromis. Et l'anarchie relationnelle, comme l'amour libre autrefois, devient vite un prétexte pour avoir plusieurs relations sexuelles sans devoir rendre de compte à personne et tend à multiplier certains problèmes de la monogamie par le nombre des relations, au lieu de les penser solidairement les unes aux autres (comme pratiquer la "stratégie de la fuite" dès qu'il y a la moindre complication). Moi-même j'ai pratiqué l'amour libre (en milieu anarchiste, donc si j'avais connu le terme "anarchie relationnelle" à l'époque je pense que je l'aurais utilisé) et j'ai participé à multiplier et propager les inconséquences de mes inaptitudes relationnelles de l'époque.

Lou : C’est pourquoi j’aime bien le terme « non-monogamie » justement. C'est à dire « venir critiquer, titiller les schémas monogames hyper forts au sein de certaines pratiques polyamoureuses » comme tu disais plus haut, au lieu de juste multiplier certaines dynamiques monogames.

Alf : C'est vrai que dans les écrits que je connais sur la non-monogamie l'aspect collectif et sociétal est beaucoup +présent. Il y a bien quelques anarels qui incluent les rapports d'oppression dans leur conception de l'anarchie relationnelle mais ça ne me semble pas la majorité, loin de là. Quand à l'aspect collectif, il me semble encore moins présent.



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IV. la dimension politique

Lou : Je voudrais revenir sur le fait que l’anarel serait un concept de gens privilégiés… Si on parle des anarels qui agissent plutôt de façon libérale, oui, je suis d’accord. Mais sinon, j’entends de plus en plus des discours de personnes pas du tout privilégiées (racisées, lgbtqi+, etc) sur comment elles ont dû créer des nouvelles façons de relationner vu qu’elles sont exclues du « marché » monogame. L’autre jour dans un podcast ce sont des nanas noires qui disaient que très jeunes elles avaient réalisé qu’une relation de couple longue durée ce n’était pas une option pour elles et qu’elles ne seraient jamais la première option de quelqu’un. Et c’est un truc que j’ai peut-être un peu refoulé jusqu’à les entendre, mais la première fois où j’ai réfléchi à la non-monogamie, dans mes 18, 19 ans, j’avais eu un raisonnement pareil, il y avait peu de chances que quelqu’un s’intéresse à moi sur le long terme, on trouverait toujours mieux ailleurs, donc autant accéder à un peu d’affection même si je ne suis pas la seule (ou la principale dans un cadre poly-hiérarchique).

Alf : C'est là où on ne peut pas faire l'économie d'articuler les choses à travers le prisme des dominations structurelles. C'est sûr que c'est facile pour la plupart des mecs-blancs-cis-intellos de se dire anarel. Quasi aussi facile que de se dire monogame en fait.
Alors que pour d'autres personnes, la monogamie avec un grand M, l'amour avec un grand A est d'office hors de propos. Et se contenter d'une position "secondaire" serait la continuation de l'acceptation de la domination. Être encore et toujours à une place subalterne.
Par exemple la "liberté de corps" (je fais ce que je veux de ma vie et de mon corps) me semble bien +légitime portée par une femme (dont le corps est contrôlé par le patriarcat) que par un homme (blanc-cis). L'homme (blanc-cis) a déjà sa liberté de corps et de vie, il n'a pas besoin de la revendiquer haut et fort.

Lou : Oui, c’est important d’entendre la parole des personnes moins privilégi·é·s. Dans mon cas, je ne sais pas quelle est la part de dimension raciale dans des trucs pas cools que j’ai vécu, mais d’entendre d’autres personnes racisées parler sur des vécus et des ressentis semblables ça m’aide dans ma réflexion.

Alf : Il faut bien reconnaître qu'on est dans ce monde là et que l'on ne s'en extrait pas si facilement (surtout pour les moins privilégié·e·s). Du coup y'a un truc de posture dans l'anarel qui peut me déranger quand elle est portée par des personnes très privilégiées (mec-cis-blancs par exemple). Personne n'est responsable des injonctions qu'on nous fait subir, mais on n'est pas tou·te·s égaux devant la capacité à s'en extraire. Le monde tend déjà à laisser les personnes les moins privilégiées démunies et solitaires. Que fait-on contre ça ? En quoi les concepts qu'on se choisit sont porteurs de responsabilité affective collective ?

Lou : Pour le coup ce que j'aime bien dans l'anarel c'est le fait que parler politique n'est pas un tabou, contrairement à beaucoup de cercles poly...

Alf : Soite. Mais quel est le fond politique de l'anarchie relationnelle ?
L'anarchie relationnelle, moi me fait penser à « l'amour libre » et me semble faire le pont avec les anarchistes d'autrefois qui ont beaucoup théorisé l'amour libre. Ces anarchistes (les Fourier/Armand & co), moi quand je les lis aujourd'hui je trouve ça assez horrible ce qu'ils écrivaient. Je trouve que ce sont une bande de mecs sexistes ultra privilégiés, pas très conscients de leurs privilèges, qui théorisent beaucoup, qui sont de super-intellos, mais qui semblent utiliser leur théories politiques pour faire de la merde relationnelle puissance 10. Et je trouve cet ancrage historique problématique. Surtout quand on voit comment le terme anarel peut être porté comme un étendard pour se dédouaner de plein de choses.

Lou : La portée politique que je vois dans tout ça c’est, de renforcer le collectif, en opposition au couple monogame qui est la base de la société bourgeoise (toute la question du patrimoine/héritage/mariage). Quand on vient interroger la hiérarchie amour romantique-amitié, on crée des possibilités d'affectivité et de care à celleux qui ont été exclu.e.s du marché de l'amour avec un grand A. Et il y a la question de l’autonomie des femmes aussi, vu que la monogamie a toujours servi pour restreindre les libertés des femmes, pas celles des hommes.

Alf : Sauf que l'ancrage historique dont je parle n'est porté quasi que par des mecs (blancs cis intello)… et il me semble que l'histoire de la non-exclusivité au féminin reste à écrire (par des femmes évidemment).
Pour moi c'est une évidence que le "polyamour" est une invention féminine (les mecs avaient l'adultère ils n'avaient pas besoin du polyamour) qui a été récupéré ensuite par des mecs. Les rares textes de l'époque qu'on connaît écrits par des femmes sur le sujet (comme ceux d'Alexandra Kollontaï) ont tout de suite une autre portée que ceux écrits par des mecs. Je ne vais pas refaire ici le procès communisme contre anarchisme (Kollontaï était communiste), mais ces textes et concepts (amour-amitié, solidarité, amour-camaraderie) sont déjà féministes et très proches de ce qu'est le polyamour aujourd'hui.
Relisons les trois principes de base de son « amour-camaraderie » :

« 1. Égalité réciproque (et pas fatuité masculine, ni dissolution servile de la personnalité de la femme dans l’amour) ;
2. Reconnaissance des droits de l’autre, excluant la prétention de posséder sans partage le cœur et l’âme de l'être aimé (sentiment de propriété créé et entretenu par la culture bourgeoise) ;
3. Sensibilité fraternelle, aptitude à écouter et à comprendre les mouvements de l’âme de l’être cher (la civilisation bourgeoise n'exigeait cette sensibilité dans l'amour que chez la femme). »

Alexandra Kollontaï, Place à l'Éros ailé ! (Lettre à la jeunesse laborieuse), 1923.

Et voilà qu'en 1923 Alexandra Kollontaï théorise déjà… l'équité de genre, la non-possession, et le partage de la charge mentale.
L'anarel d'aujourd'hui, me semble mettre l'accent sur la liberté relationnelle éludant un peu la communication, le prendre-soin (care), l'empathie ou le réseau affectif. Là encore il y a ce que le terme/concept dit, mais il y a aussi ce qu'il ne dit pas.

Lou : Je ne sais pas, je ne vois pas tout ça dans le polyamour non plus… Je me trompe peut-être mais un des trucs qui m'a fait m'éloigner du polyamour c'est l'impression que tous ces beaux sentiments, l'écoute, l'empathie sont réservés aux membres du couple principal et du coup reste la question de l’exclusion de tou.te.s celleux qui n’y ont pas accès...



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V. et l'anarchie dans tout ça ?

Lou : Sur le terme anarchie relationnelle, j’ai l’impression que les gens qui l'utilisent parfois n’ont pas trop conscience de l’ancrage historique ou au moins n’y renvoient pas et, comme je disais tout à l’heure, c’est un des trucs qui me pose problème.

Alf : Oui, ça fait un peu gadget. Le politique se vide de son sens et devient facilement un étendard.

Lou : J’ai l’impression que le terme a été choisi (ou qu’au moins il est utilisé) +pour sa signification linguistique en faisant fi de sa portée historique, mais peut-être que je me trompe… N’empêche que les trucs les plus intéressants que j’ai déjà lu sur le sujet ont été écrits par des anars ou des communistes… qui ne se revendiquent pas anarchistes relationnels !

Alf : Perso l'ancrage anarchiste me met mal à l'aise (à tout prendre j'ai tjs été +attiré par le communisme, c'est à dire le commun…). Et surtout ça me semble prêter à confusion, tout en emportant dans ses bagages une histoire complexe et assez peu questionnée, je trouve. On est bien loti entre la vision utopique d'un Fourier (vantant l'Harmonie de son "Nouveau monde amoureux" : « un ordre social où régnera l'entière liberté en amour ») et la vision très individualiste d'un Armand (usant de son ascendant intellectuel et son influence relationnelle pour mieux réclamer une "hospitalité complète", à savoir que son hôte fasse en sorte de lui trouver « une camarade disposée (…) à tenter en [sa] compagnie une expérience de "camaraderie amoureuse" », …c'est à dire partager avec lui de la sexualité).
Comme j'ai beaucoup traîné dans les milieux anars français, où se pratique la "non-exclusivité" en tant que forme dérivée de l'amour libre, et pas toujours avec bonheur… peut-être que dans le fond j'ai peur qu'en voulant tirer le polyamour dans le sens de l'anarchie relationnelle on se retrouve à "faire machine arrière". C'est du moins, au vu de mon parcours personnel (donc très relatif !), comme ça que je le ressens. Et c'est aussi très lié au contexte français. Il est possible que ce soit différent ailleurs.



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VI. et aujourd'hui ?

Alf : Aujourd'hui je me sens souvent +proche de personnes se considérant monogames mais pouvant ressentir de la compersion(*) (personnes qu'on appelle parfois avec condescendance des "poly-acceptant·e·s(*)") que de certains amoureux multiples, un peu trop sûrs d'eux-même (comme le sont souvent les anarels) ; +proche de personnes asex qui questionnent la monogamie que de personnes qui cloisonnent leurs relations multiples (comme c'est le cas de pas mal d'anarels, sous prétexte me semble t-il, que chaque relation serait autonome) ; +proche de personnes qui doutent, qui font ce qu'elles peuvent, qui assument d'être dans des schémas monogames, que de celles qui prônent une pureté relationnelle, comme si l'anarel était la panacée, le sommet de la pyramide ou du spectre des relations.
Par exemple, moi, je ne fais pas ou peu de hiérarchie entre mes amitiés et mes amours, mais vu que je continue de faire une différence entre mes amitiés amoureuses(*) et mes "potes", puis-je alors me dire anarel ?
Je ne voudrais pas que l'anarel devienne la nouvelle injonction… à une pseudo perfection relationnelle (ne pas avoir de hiérarchies…). J'ai besoin que l'on puisse revenir à des schèmes a priori monogames, que l'on se sente encore légitime à pratiquer certaines spécificités relationnelles qui ont effectivement été érigées en norme (être hétéro, être en couple, pratiquer la conjugalité) à condition de les replacer dans une perspective structurelle et d'être conscient·e·s des privilèges induits. J'ai besoin que la critique d'une norme ne stigmatise pas des pratiques mais un système normatif.
Donc oui, pourquoi pas la « non monogamie ».

Lou : D'autant qu'elle est beaucoup portée par des femmes, notamment dans des pays de langues ibériques, où se développe une vision de la non-exclusivité justement axée sur le care et le réseau affectif.

Alf : Moi je connais surtout Brigitte Vasallo dont j'aime beaucoup les écrits et les conférences. Côté français, plutôt que l'anarel, j'ai tendance à préférer la « polyamorie(*) » (par exemple, telle que la défend Isabelle Broué), voire la « polyamorie féministe », en tant que féminisation du concept de polyamour (ou plutôt ré-injection de l'origine féminine du polyamour).
S'il s'agit de critiquer le couple, les hiérarchies entre amour et amitié, pourquoi ne pas parler comme certain·e·s de « polyaffectivité(*) » qui a le mérite de dire de quoi on parle (les relations affectives). J'ai lu récemment le terme de « fluidité relationnelle », pourquoi pas, même si là encore, ça ne dit rien de la responsabilité affective et au minimum il me semble, là aussi, manquer des choses, pour que ne puisse plu être éludée la solidarité entre les êtres.
Ou encore, à l'instar de Kollontaï réapproprions-nous le terme amour, sans forcément le détacher de son excroissance démesurée l'amour-passion, mais en remettant celui-ci à sa juste place.
Perso je ne sais pas. Je cherche encore. Mais tous ces termes me semblent possiblement enrichir les réflexions, les recherches, les questionnements, et nous évite de nous (laisser) enfermer dans une seule et nouvelle case.

Lou : Moi, je suis satisfaite avec le terme non-monogamie, je n'en cherche pas d’autre. J’aime notamment les réflexions de Brigitte Vasallo et Marília Moschkovich sur la monogamie en tant que structure, les questionnements sur l’articulation entre la monogamie, l’organisation sociale autour du couple/famille, le Droit (héritage, mariage, droits des étrangers, etc). Et aussi les réflexions autour du réseau affectif en contrepoint au couple.

Alf : En résumé il me semble moins difficile d'être anti-hiérarchique que d'être pro-réseau-affectif, moins difficile d'être non-exclusif que d'être compersif. Moins difficile, mais surtout moins pertinent.
Alors laissons l'anarel, à celles et ceux qui l'apprécient, et ok pour parler de non-monogamie dans un prochain dialogue !



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Notes :

L'autrice : Lou est une femme-cis-non-blanche non-monogame. Elle doit beaucoup de ses réflexions sur la non-monogamie à la sociologue brésilienne Marília Moschkovich.

L'auteur : Alf Red est un homme-cis blanc qui se définit plutôt comme "polyamoureux", très influencé par les écrits et les vidéos de Brigitte vasallo.

Note syntaxique : on a décidé d'écrire le mot "plus"
- sous forme du symbole "+", quand le "s" se prononce et que le mot désigne quelque chose de supérieur en quantité (ex : "j'ai +d'appétit") ;
- et sous la forme du mot "plu" quand le "s" ne se prononce pas et que le mot désigne quelque chose de nul en quantité (ex : "j'ai plu faim", ou "je n'ai plu faim").

Les astérisques (*) dans le corps du texte renvoient au Lexique du site.

Références :
- Charles Fourier (1772-1837) — Le Nouveau monde amoureux, réed. Les presses du réel, 1998
- E. Armand (1872-1962) — La Révolution sexuelle et la camaraderie amoureuse, réed. La Découverte 2009
- Alexandra Kollontaï (1872-1952) — Place à l'Éros ailé ! (Lettre à la jeunesse laborieuse) (pdf), texte de 1923
- podcast Não-Monogamia Racismo e Antirracismo (en portugais), avec Marília Moschkovich, mai 2020
- Article L’anarchie relationnelle, le vrai et le faux, 2016, du blog anarchamory
- Isabelle Broué, en France, défend le terme Polyamorie au lieu de Polyamour.
- Brigitte Vasallo, autrice espagnole. (La page sur elle sur polyamour.info).
- Marília Moschkovich, sociologue brésilienne.
- Non monogamie féministe, le site d'Elisende Coladan sur la non-monogamie : nombreuses traductions de textes en espagnol et catalan

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