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[Livre] Aglavaine et Sélysette de Maurice Maeterlinck, pièce de théâtre créée en 1896

Culture
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artichaut

le vendredi 10 mai 2019 à 05h14

Aglavaine et Sélysette de Maurice Maeterlinck, pièce de théâtre créée en 1896.
in Œuvres II. Théâtre, Tome 1, Éditions complex, Bruxelles, 1999.
ou L'Avant-scène théâtre, N° 1361, avril 2014

Ce n'est pas un livre, une pièce, complétement poly, dans le sens où l'histoire finit mal. Mais néanmoins, ça fait partie de ses œuvres qui voudraient (auraient voulu) y croire.


Présentation de l'œuvre par Célie Pauthe :

« Aglavaine et Sélysette est une pièce peu connue et rarement représentée de Maurice Maeterlinck datant de 1896. Étrange et surprenante, elle opère une rupture par rapport à la brièveté, au caractère haletant et angoissé de ses oeuvres antérieures. Il l’écrit véritablement contre son “premier théâtre”, avec la ferme volonté de “se désimprégner de la force aveugle du destin” qui avait été, de La Princesse Maleine à La Mort de Tintagiles, l’horizon des drames symbolistes. “Je sens que j’en ai fini avec les drames pour marionnettes, avec les Maleine et les Pélléas. C’est un cul de sac.”, note-t-il dans ses carnets.

La démarche est courageuse: il remet ainsi en question les principes esthétiques qui avaient pourtant fait de lui, à 33 ans, l’un des chefs
de file les plus respectés et influents du mouvement symboliste. D’après sa correspondance, il cherche un nouveau souffle poétique capable de témoigner de l’émotion et de l’espoir nouveau que représente pour lui la découverte de l’amour.

La genèse de la pièce est en effet indissociable de sa rencontre avec Georgette Leblanc, cantatrice et comédienne, pour qui il décide d’écrire le rôle d’Aglavaine, figure originale dans son paysage féminin: “être de vérité profonde et de pure lumière”, puissante et agissante, capable de tenir tête au destin ; d’elle doit venir une révolution pour ceux qui l’entourent. Elle est venue pour convaincre les autres personnages qu’ils sont libres et peuvent aspirer au bonheur.

Seulement voilà : l’équation de départ n’est pas sans poser d’emblée question. C’est en effet auprès d’un jeune couple marié que l’auteur décide de propulser sa nouvelle héroïne. Méléandre et Sélysette vivent ensemble depuis quatre ans en retrait du monde, entourés de Méligrane et Yssaline, grand-mère et petite soeur de Sélysette. Leur amour semble doux et calme, mais lorsque, dès la première page de la pièce, une lettre prévient de l’arrivée d’Aglavaine, veuve du frère de Sélysette venue leur demander l’hospitalité, Méléandre annonce à Sélysette que grâce à elle, ils vont s’aimer mieux encore :

Maurice Maeterlinck
Nous nous sommes aimés autant qu’on peut humainement s’aimer, semble-t-il. Mais quand elle sera là, nous nous aimerons davantage ...

Tel est le troublant et dangereux dispositif dans lequel Maeterlinck projette les personnages de ce trio amoureux, embarqués dans un pari fou qu’ils vont, chacun à leur manière, tenter de relever de toutes leurs forces: s’aimer au-delà du couple, inventer ensemble un “au-delà de l’amour qui devrait ignorer les petites choses de l’amour”, une nouvelle utopie qui consiste à croire que l’amour est transmissible et non exclusif, irradiant et non destructeur.

L’œuvre entière est en effet traversée par cette haute idée de l’Amour qui devrait pouvoir nous faire déplacer la ligne d’horizon du possible, voir plus loin que l’ordre moral en s’élevant tant au-dessus des conventions que de nos faiblesses humaines...

Sous l’impulsion d’Aglavaine, qui parvient à émouvoir et convaincre Sélysette elle-même, tous trois vont donc tenter de travailler à ce projet, malgré la jalousie, la culpabilité et la souffrance, avec exaltation et “ivresse d’âme”.

Mais peu à peu le projet utopique déraille, échappe à son auteur : alors qu’on peut penser sincère l’espoir que Maeterlinck engage dans ce personnage solaire et combattant qu’incarne Aglavaine, c’est en fait l’autre personnage féminin, Sélysette, être du repli, de la modestie et du désarroi, qui manque autant de confiance en elle qu’Aglavaine en est pleine, être de peu de mots, qui appartient plus à la première famille, celle des “démunis du langage”, qui va progressivement capter, malgré lui, son empathie et sa tendresse. C’est à elle qu’il va en effet confier in fine l’acte d’amour le plus radical, le plus absolu, acte comme seul un enfant exalté peut l’entreprendre et dont le courage et la violence laisseront les deux autres désemparés et perdus. Éveillée et enflammée, tant spirituellement que sensuellement, par Aglavaine, Sélysette sera au final celle qui sera allée le plus loin sur le chemin de cet extrémisme amoureux...

Au point que Maeterlinck demandera pardon à Georgette, qui devait être sa muse, de ce tournant auquel il ne s’attendait pas lui-même.
Mes personnages font ce qu’ils veulent, je ne peux rien sur eux. [...] C’est la force des choses, lui dira-t-il, qui a voulu que le drame soit presque la défaite d’Aglavaine.

Il ne s’agit pas pour autant, de trancher entre l’une et l’autre, pas plus que ne parvient à le faire dans la pièce Méléandre, double à peine masqué de l’auteur lui-même. Elles sont toutes deux, dans l’âme du poète, aussi indissociables, complémentaires et pourtant non réunissables que les deux faces d’une même pièce, elles sont l’origine d’un dilemme intérieur et d’un conflit esthétique générateurs d’une vitalité incandescente.

Sans le glaive d’Aglavaine, la mort ne serait peut-être pas survenue si vite, mais la vie non plus, dans sa violence, son désordre, et son intensité.

Maeterlinck se peint à nu à travers cet exercice hautement périlleux, et notre enjeu est de tenter à notre tour de nous mettre à son école, en envisageant à chaque instant autant l’espoir que l’effroi qu’ouvre toujours l’apparition du nouveau. »

(Source : Célie Pauthe)

Maurice Maeterlinck
Sélysette. – Tu t’en vas demain ?

Aglavaine. – Oui, demain, Sélysette; et c’est cela que j’avais à te dire... j’avais voulu d’abord te le cacher et te mentir peut-être afin de retarder ta peine... mais je te vois si belle et je t’aime si haut, que je n’ai pas le coeur de t’épargner une souffrance qui te rapproche encore de nous... Et puis, lorsque des êtres ont essayé de vivre un peu selon la vérité, comme nous avons vécu tous les trois ce mois-ci, l’atmosphère est changée et l’on ne peut plus dire une chose qui n’est pas réelle... Quand j’ai pensé à toi, j’ai senti tout de suite que ce n’eût pas été possible... Et c’est pourquoi je viens te dire que je m’en vais demain pour que tu sois heureuse, et je viens te le dire simplement, afin que tu saches bien ce que je souffre en m’en allant ainsi, et que tu aies ta part du sacrifice ; car nous faisons tous trois un sacrifice à quelque chose qui n’a même pas de nom, et qui pourtant est bien plus fort que nous... Mais n’est-ce pas étrange, Sélysette ? je t’aime, j’aime Méléandre, Méléandre m’aime, il t’aime aussi, tu nous aimes l’un et l’autre, et cependant nous ne pourrions pas vivre heureux, parce que l’heure n’est pas encore venue où des êtres humains puissent s’unir ainsi... Et je m’en vais en te priant d’accepter ce départ du même coeur dont je l’offre... En l’acceptant ainsi Sélysette, tu feras une chose aussi belle que celle que je fais, et un sacrifice peut-être plus grand que le mien ; puisque celui pour qui l’on se dévoue n’est pas aussi heureux que celui qui s’est dévoué... Je t’aime, ma Sélysette, et je veux t’embrasser le plus étroitement que je pourrai... Ne te semble-t-il pas quand nous sommes ainsi dans les bras l’une de l’autre et dans la vérité la plus simple de l’âme, ne te semble-t-il pas que nous touchions à quelque chose qui est plus grand que nous ?...

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