« L’intuition du sacré semble persister dans les relations amoureuses »
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le jeudi 05 mars 2026 à 15h32
Un article du Monde des religions du 14 fevrier 2026
Saint-Valentin : « Alors que l’athéisme progresse dans nos sociétés, l’intuition du sacré semble persister dans les relations amoureuses »
CHRONIQUE
Marc Bonomelli
A l’occasion de la Saint-Valentin, le journaliste Marc Bonomelli analyse, dans une chronique pour « Le Monde des religions », la place de la spiritualité dans le couple : « Il demeure un lien établi entre l’union amoureuse et le sentiment de transcendance, voire une vision sacrée de l’expérience amoureuse ».
Le 14 février 2026 à 05h00
[Marc Bonomelli est journaliste indépendant, spécialisé dans l’étude du fait religieux et des nouvelles spiritualités. Auteur de l’ouvrage Les Nouvelles Routes du soi. En immersion chez les nouveaux spirituels (Arkhê, 2022), il analyse, dans une chronique pour « Le Monde des religions », la spiritualité foisonnante de notre époque et la manière dont elle se réinvente. Des « néodruides » aux « soul surfers », ces nouvelles « routes du soi » semblent traverser tous les domaines, de la santé à la politique, en passant par le numérique, le développement personnel et, bien sûr, les religions.]
La plupart des traditions religieuses accordent une haute valeur spirituelle au mariage. Alors qu’il est un sacrement pour les catholiques, l’islam affirme que « lorsque le serviteur se marie, alors il a complété la moitié de la foi » (selon un hadith prêté à Mahomet). Cependant, depuis le XIXe siècle, sous l’impulsion des romantiques, le couple a progressivement perdu sa dimension institutionnelle : il repose sur le sentiment intérieur plutôt que sur une reconnaissance extérieure (prêtre, famille, Etat…).
Mais alors que l’athéisme et la spiritualité sans religion progressent dans nos sociétés, a-t-on jeté le bébé de la spiritualité en couple avec l’eau du religieux ? En réalité, l’intuition du sacré semble persister dans les relations amoureuses. Après quinze ans de recherche, la sociologue Chiara Piazzesi, spécialiste des relations intimes contemporaines, observe ainsi que si « le paradigme romantique d’amour qui dure toute une vie » tend à disparaître, « il persiste certaines croyances, en l’âme sœur ou au destin », et ce chez « tous les profils, identités de genre et orientations sexuelles ».
Bien que la modernité ait levé des normes (hétérosexualité, monogamie), « il demeure un lien établi entre l’union amoureuse et le sentiment de transcendance », voire une vision sacrée de l’expérience amoureuse, « même si elle n’a plus besoin d’être exclusive », estime ainsi cette chercheuse à l’université du Québec à Montréal (UQAM, Canada).
La théorie des « flammes jumelles »
A côté de l’« âme sœur », de nouveaux concepts ont d’ailleurs émergé. L’un des plus répandus est la théorie des « flammes jumelles », inventée en 1972 par l’écrivaine américaine Elizabeth Clare Prophet (1939-2009), autrice de Soul Mates and Twin Flames. The Spiritual Dimension of Love and Relationships (Summit University Press, 1999, non traduit). Elle s’inspire du mythe de l’androgyne primordial présent chez des auteurs antiques comme Platon, qui raconte une humanité originelle où chaque individu était à la fois femme et homme, avant que leurs deux moitiés se séparent. Dans les flammes jumelles, une connexion intense existe entre certains êtres qui auraient une seule et même âme, mais incarnée en deux corps différents. Leur rencontre déclencherait alors une quête initiatique ponctuée de séparations, de poursuite, parfois de souvenirs de vies antérieures (selon les intéressés) et d’expériences mystiques.
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Plusieurs personnes que j’ai rencontrées assurent avoir eu l’intuition d’une telle grille de lecture des relations amoureuses, avant même d’en connaître le concept, qui est au cœur d’un documentaire Netflix l’ayant popularisé (Twin Flames, 2023). Nathanaël, Français ayant vécu en Suisse, manageur en informatique avec un haut salaire et « esprit cartésien », rejetait ainsi la spiritualité depuis une expérience d’« abus » vécue dans son enfance auprès de religieux.
Mais la rencontre avec sa petite amie va déclencher en lui « un éveil spirituel », marqué par des phénomènes paranormaux : rêves, visions et autres « coïncidences significatives », qui vont fissurer progressivement son rationalisme.
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Peu à peu, grâce à sa compagne, son expérience spirituelle grandit : « J’ai découvert que j’avais une âme. La première vision que j’ai eue, c’était quand j’ai posé mes mains sur elle. J’ai vu qu’on fusionnait, et cette fusion générait un halo lumineux qui illuminait le monde. » Ce n’est que bien après qu’il entend parler de la théorie des flammes jumelles, qui se concrétise selon lui lorsque « deux âmes sont le miroir l’une de l’autre, mettant en relief les aspects de l’autre et de soi-même dont on n’a pas conscience ».
« Rencontre alchimique »
D’autres n’ont pas besoin de l’étiquette des twin flames pour associer quête spirituelle et intimité amoureuse. « Si tu médites seul, tu peux croire atteindre un haut niveau d’éveil. Mais si tu partages l’aventure à deux, cela peut t’aider à révéler tes zones d’ombre, celles sur lesquelles tu dois travailler », résume à sa manière Veronica, une Tchèque voyageant à bord d’un van emménagé à travers l’Europe avec son compagnon.
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Un processus que ne renierait pas Maureen Mellet, thérapeute de couple et autrice de Quand le couple répare (Solar, 2024). La « relation de symbiote », conceptualise-t-elle, est un moyen de cheminer à deux vers plus grand que soi : « Comme une rencontre alchimique, le couple va nous permettre de grandir, il va nous mettre au travail, éclairer nos forces, mais aussi nos traumatismes, nos peurs, notre potentiel oublié et certaines compétences que nous avions laissées en nous. »
Maureen Mellet interroge également certaines injonctions courantes de l’univers du développement personnel : « Il faudrait d’abord s’aimer soi-même pour aimer les autres, entend-on souvent. Mais beaucoup ne peuvent pas s’aimer seuls : ils ont besoin du regard d’un autre pour recevoir une image positive d’eux-mêmes et de l’amour. »
« Transcender l’attachement »
Si le mariage, encore associé à la religion, peut crisper, de nouvelles formes d’officialisation du couple émergent aujourd’hui, à l’instar de certains rituels néopaïens inspirés de l’union entre « énergies masculine et féminine », concept très présent dans les nouvelles spiritualités contemporaines. D’autres ont même recours à l’astrologie dans le choix du conjoint et la gestion des problèmes de couple.
Elise et Thomas (prénoms modifiés), mariés jeunes dans un milieu chrétien évangélique, ont pour leur part traversé « une phase athée », avant de renouer avec la spiritualité, par des pratiques confinant au chamanisme, au tantrisme, au yoga et à la méditation. Dans le même temps, leur couple s’est ouvert au polyamour, cherchant à concilier engagement et exploration « hors des modèles patriarcaux ». Souvent critiquée pour ses dérives, y compris dans l’univers des nouvelles spiritualités, la relation polyamoureuse est, pour eux, perçue comme un moyen de « transcender l’attachement et la possessivité associés à l’ego, sans renier l’amour inconditionnel de l’âme ».
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L’importance centrale accordée au couple chez certains néo-cheminants spirituels égratigne quoi qu’il en soit l’une des critiques souvent formulées à leur encontre : leurs voies seraient nécessairement autocentrées et ne traiteraient pas la question de l’autre. Comme les astres en orbite, l’univers de l’amour moderne s’est cherché en dehors du regard du ciel, mais il y revient parfois.
Marc Bonomelli
Message modifié par son auteur il y a 8 heures.
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Siestacorta
le jeudi 05 mars 2026 à 16h54
Je peux comprendre que l'enthousiasme amoureux puisse être interprété comme une expérience spirituelle.
A titre perso, la relation comme micro-religion, ça me fait tout de suite penser que toute expérience en-dehors du crédo adopté sera vécu comme une chute et une trahison.
La part d'élection "cosmique" des "flammes jumelles" (je crois que c'est un mythe new-age, je sais pas si c'est à ça que l'article fait référence) comme la plus commune exclusivité (Tu es important.e donc Nous sommes importants donc Je suis important.e donc les autres rencontres ont moins de sens) me semble avoir trop de pouvoir de promesse, donc de déception.
L'autre n'est pas aimé pour lui-même, mais parce qu'il incarne un Sens à une existence.
C'est beaucoup, beaucoup, demander !