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[Texte] Heureux, les polyamoureux ? par Cécile Guéret, mai 2016, psychologies.com

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le lundi 04 novembre 2019 à 14h05

Heureux, les polyamoureux ?
par Cécile Guéret, mai 2016,
psychologies.com

Heureux, les polyamoureux ?
Ni échangistes ni libertins, ils revendiquent la possibilité d’être épris de plusieurs personnes, ouvertement et honnêtement. Comment aiment-ils ? Le polyamour est-il l’avenir du couple ? Enquête et témoignages.

Sommaire
• S’affranchir de la culpabilité
• Éviter la symbiose
• Multiplier son pouvoir de séduction
• « Nous avons deux chambres et d’autres histoires »
• « J’ai trois amours et je découvre une complétude »
• « Nous sommes deux à prendre soin d’elle »

«  Je viens d’avoir mon amoureuse Gabriela au téléphone. Quel plaisir ! » confie Fredrik, 47 ans. À ses côtés, sa compagne, Isabelle, Bretonne de 38 ans, le gratifie d’un sourire radieux… avant d’évoquer à son tour ses deux autres amours. Ils sont une trentaine, entre 20 et 60 ans, à se presser autour du buffet de ce « café poly » parisien. Après avoir expérimenté la monogamie, les séparations et, parfois, l’infidélité, ils ont choisi d’aimer sans exclusivité. Certains sont en couple avec un partenaire « primaire » ; d’autres gravitent entre plusieurs relations. D’autres encore y voient une troisième voie, à l’exemple de Thibaut, 36 ans, trois enfants. « En grosse crise conjugale », il espère donner un nouvel élan à son couple, éviter la séparation…

S’affranchir de la culpabilité

Car ici, un amour ne chasse plus l’autre : il s’y ajoute. Rien de nouveau depuis l’idéal fouriériste du XIXe siècle ou l’union libre des années 1970 ? C’est toujours, en effet, « la même tentative de concilier l’amour qui s’adresse à un être unique, avec le désir, forcément changeant et fantasque, constate Pauline Prost, psychanalyste. Avec plusieurs partenaires, les polyamoureux tentent d’approcher cet idéal, inatteignable, du couple moderne ». Une petite différence avec les hippies, tout de même : ici, pas de revendication révolutionnaire contre l’aliénation conjugale. « Le cadre de base, c’est l’honnêteté et le consentement. On ne se cache rien et on reste attentifs à ce que ce soit bien vécu par tous », explique Guilain, 29 ans, fondateur du site Amours.pluriels. Le reste est fonction des envies et des limites de chacun. « Par exemple, lorsque je vais à une soirée avec mon amoureuse, je peux prendre le numéro d’une fille, mais je ne rentre pas avec elle. » Isabelle et Fredrik, qui s’étaient au départ fixé une consigne large (« Ni dans notre ville, ni avec des fumeurs »), ont, depuis cinq ans, précisé les choses : « Nous avons décidé tous les quatre que Fredrik et moi ne mettions pas de préservatif, mais qu’avec Gabriela, il se protégeait. Son mari, qui n’est pas polyamoureux, y tient. Nous nous conformons donc au souhait le plus restrictif. » Car passer d’un corps à l’autre fait partie du contrat.

Sans faute, plus de culpabilité ? Pas vis-à-vis des partenaires, qui valident ce choix. Mais reste la culpabilité inconsciente liée à la sexualité. Celle-ci, née de l’oedipe, est en effet la réalisation symbolique d’un désir incestueux. « En multipliant les partenaires, les “polys” cherchent peut-être à s’en protéger, à éloigner la figure parentale ou fraternelle tant désirée », note le psychiatre, psychanalyste et thérapeute de couple Éric Smadja, auteur du Couple et son histoire (PUF, 2011).


Éviter la symbiose

« La liberté individuelle est garantie par le groupe. Le cadre est certes plus large, mais il existe », souligne le philosophe David Simard, auteur de L’Amour à l’épreuve du couple (Larousse, 2011). Ainsi que le risque de transgression. « Le lit n’est pas sacré, tranche Guilain. En revanche, ça m’ennuierait qu’avec d’autres Gabrielle ne se protège pas. » C’est alors le manquement à la parole donnée qui fait infidélité. D’autant que le moindre changement affecte l’équilibre de tout le système. Si tout le monde s’entend bien et s’estime, tant mieux, le minimum est qu’ils s’acceptent. Une précaution qui permet, aussi, de faire tomber les fantasmes. Car le grand défi, c’est de dépasser la jalousie. Ici, on parle de « compersion » : être heureux du bonheur de l’autre, même si l’on n’en est pas responsable.

Un idéal qui demande « un gros travail sur soi, beaucoup d’attentions, de discussions, et qui libère », disent-ils. Pas facile… « D’autant que, lorsqu’elle n’est pas pathologique, la jalousie fait partie de l’amour, signale Éric Smadja. Il y a, parmi nos fantasmes inconscients, archaïques, ceux de possession et de “dévoration” de l’objet amoureux. En diffractant leur couple, les polyamoureux évitent une symbiose vécue comme dangereuse, mais limitent aussi tout ce qui fait la relation conjugale : sa densité, son degré d’invasion, de dépendance… » Une mesure de protection que, d’ailleurs, ils ne nient pas : ils se disent plus proches de leurs désirs et moins envahis par ceux de leur compagnon qu’en monogamie. Mais n’oublient pas pour autant les passages difficiles dus au polyamour : une concurrence insupportable avec un nouveau venu, la peur que le partenaire redevienne monogame (avec un autre), la souffrance de se sentir exclu…

Des peurs persistantes… et d’autres qui s’apaisent. « Avec plusieurs partenaires, la charge d’investissement psychique et affective de chacun est réduite ; la désillusion et le deuil de l’objet amoureux en cas de rupture aussi », poursuit Éric Smadja. Les relations évoluent avec fluidité, sans exiger de définition stricte. Un ami se rapproche, devient un amant, reprend de la distance. Si l’on a besoin de recul avec l’un, on peut se replier sur un autre, prendre du temps. De même que certains couples se protègent des crises ou de l’ennui en surinvestissant leur travail ou leurs amitiés, les « polys » trouvent des ressources à l’extérieur. « C’est une solution comme une autre, accorde Éric Smadja, si cela ne cache pas une incapacité à se mobiliser, ensemble, face à une difficulté. »

Multiplier son pouvoir de séduction

Parfois teinté de donjuanisme, le polyamour peut aussi « répondre, pour des personnes au narcissisme fragile, à un besoin de réassurance », éclaire Éric Smadja. « Plaire à plus grande échelle, pouvoir séduire plus souvent, m’a aidé à avoir confiance en moi, concède Aurélien, 32 ans. Mais être “poly” me permet aussi de fréquenter des personnalités variées. C’est très enrichissant. » Assouvir sa passion du voyage avec l’un, de la fête avec l’autre ? « L’optique relève du développement personnel, remarque David Simard. En plus d’être assez représentative de notre société du divertissement où, pour ne pas être confronté à la frustration ou au vide, on est tenté de se réfugier dans le trop. » Avec un risque, « celui de se perdre et de ne pas avoir le temps de nourrir les différentes relations », admet Fredrik, aujourd’hui satisfait avec deux amours.


Une recherche d’harmonie qui, selon Pauline Prost, fait problème : « Il y a, dans la rencontre amoureuse, l’espoir d’une complétude. On croit que l’autre détient ce qui nous manque. Mais c’est une illusion… » Les « polys » vivent-ils une quête jamais assouvie du partenaire idéal ? « Peut-être, mais courir après ce manque, c’est aussi aspirer au mieux, avoir du désir, donc vivre », reprend-elle. Et à ceux qui disent que ce n’est pas de l’amour ? « Je ne peux pas les convaincre, répond Aurélien. Je le sais, mes amoureuses aussi. Tellement intensément, que je serais bien embarrassé de devoir choisir. »

« Nous avons deux chambres et d’autres histoires »
Guilain, 29 ans, ingénieur entrepreneur

« À 20 ans, j’avais une vision traditionnelle du couple. Je cherchais la fille parfaite avec laquelle je ferais ma vie… Puis j’ai rencontré des gens qui vivaient autrement. Intellectuellement, ça m’a séduit, même si j’étais toujours célibataire. Ça m’a aussi permis de désacraliser la rencontre : ce n’était plus “tout ou rien”, la pression était moindre. À 23 ans, j’ai été avec une femme d’accord pour essayer le polyamour. Notre histoire, intense, a duré trois ans. Mais ça n’a pas toujours été facile. Elle pleurait parfois, je culpabilisais… Puis, il y a deux ans, j’ai rencontré Gabrielle. Nous habitons ensemble depuis sept mois. Comme nous tenons à notre espace et à notre indépendance, nous avons deux chambres et d’autres histoires. Depuis deux ans, elle vit une relation avec un Berlinois, qui a une copine là-bas. Il a l’air sympa… Si Gabrielle était avec quelqu’un que je n’appréciais pas, je serais un peu déçu. Je préfère qu’elle soit bien entourée et, curieusement, je ne me sens pas très menacé. Peut-être parce que nous sommes très complices ; peut-être aussi parce que c’est encore les débuts, la passion. J’imagine que si, sexuellement, on s’éloignait, je me sentirais plus en danger, je serais beaucoup plus jaloux. En ce moment, je n’ai pas d’autre relation amoureuse. Mes parents connaissent Gabrielle et notre situation. Pour eux, qui sont mariés depuis trente ans, c’est excentrique… »

« J’ai trois amours et je découvre une complétude »
Isabelle, 38 ans, sourcière

« J’étais avec Fredrik depuis dix-huit mois. Il était très allusif sur sa vie personnelle, secret. J’en souffrais, j’imaginais le pire… Quand il m’a dit qu’il aimait trois autres femmes, j’étais presque soulagée ! Surprise, certes, désorientée… mais étonnamment sereine. J’ai compris que je ne pouvais pas lui demander de choisir. J’ai aussi réalisé que j’avais toujours eu des difficultés, en couple, à me nourrir à une seule source. Ce que je ne m’autorisais pas avant était désormais possible… Au fond, je voulais mon bonheur, le sien, et tant mieux si nous pouvions aussi concourir à celui d’autres personnes ! J’ai aujourd’hui trois amours : Fredrik, depuis sept ans ; Gabriela, qu’il aime aussi ; et Paul. Chaque relation est spécifique des autres. Elles s’enrichissent, dialoguent, s’équilibrent. Je découvre une complétude : pouvoir développer différentes facettes de ma personnalité et de ma sexualité, sans que ce soit aux dépens des autres. Alors qu’avant je m’effaçais pour répondre aux désirs de mon compagnon, je suis aujourd’hui plus près de mes besoins. Et lorsque la situation change, la forme s’adapte. On en parle, on réajuste. Je m’investis beaucoup dans mes relations, que j’espère vivre le mieux et le plus longtemps possible. Fredrik souhaite que nous vieillissions ensemble : c’est, pour moi, une précieuse expression de son amour. »


« Nous sommes deux à prendre soin d’elle »

Aurélien, 32 ans, chef produit marketing

« Déjà au collège, on me disait : “Deux amoureuses, ce n’est pas possible. Il faut choisir.” J’ai donc été monogame, parfois infidèle. Jusqu’à ce qu’en 2003 j’entende parler d’un couple à trois. Comment faire ? En rencontrer une, puis une autre ? Passer une annonce pour deux ? J’ai été avec une libertine, qui acceptait de coucher ailleurs sans aimer ; puis avec une fille trop possessive. Ça ne marchait pas… Je voulais organiser ma vie honnêtement, avec plusieurs personnes. En 2009, j’ai rencontré Meta et Thomas, polyamoureux depuis trois ans. Avec Meta, ce fut vite intense, sérieux. Bien sûr, j’ai eu du mal à trouver mes marques : leur couple était établi et j’étais le second, sans n’être pour autant qu’un amant. Et puis ils pensaient avoir un enfant… En septembre 2010, ils se sont pacsés. En novembre, nous avons fait une fête pour célébrer la fondation de notre famille. En décembre, Meta est tombée enceinte de Thomas, qui a tenu à ce que je sois le parrain. Ce sont eux les parents, mais je pense m’investir. Et Meta aimerait que nous ayons un enfant ensemble. Elle s’est installée avec Thomas, je cherche un appartement pas loin. Nous sommes deux à prendre soin d’elle, ça se passe bien. Depuis cet été, j’ai une relation importante avec Jessica, qui projette de venir vivre avec moi, agrandir la famille. Et j’ai aussi d’autres personnes dans ma vie. »

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