Depuis quelques jours, je me questionne beaucoup sur le polyamour, ce que je suis. Et la définition de la jalousie, ce que l'on en fait, ce qu'elle est dans la société d'aujourd'hui, me pose aussi questions. J'aimerais bien savoir ce que vous pensez de mon raisonnement.
Globalement, il est de bon ton de fustiger violemment le mari ou la femme volage. Faites un tour sur n'importe quel forum un peu psy et vous verrez que les avis du genre : "quitte-le, c'est inacceptable" ou "tu vas voir, elle va te dire ça, elles font tout "Ça" pour s'en sortir et pour que toi, tu finisses comme une loque". La jalousie est donc perçue comme non seulement naturelle mais aussi normale et surtout socialement nécessaire. La preuve absolue est que si l'on frappe ou tue sous l'empire d'une crise violente de jalousie, on obtient des circonstances atténuantes. Regardez l'affaire Cantat/Trintignant et vous ne pourrez pas le nier. Lui, manifestement fragilisé et exaspéré par les contacts réitérés qu'elle avait avec ses ex ou ses futurs, était bouffé par la jalousie. Un soir de beuverie (réciproque, je ne nie pas qu'elle détient sans doute sa propre part de responsabilité à son malheur), il la frappe. Combien de fois, avec quelle volonté, impossible à dire. Et peu importe. C'est la jalousie enragée qui a parlé, légitimée et encouragée par 2000 ans et davantage d'éducation judéo-chrétienne. Pour cela, c'est à dire sa mort à elle, que l'on parle d'un meurtre ou d'un accident (mais je le dis, peu importe, seule la cause de la violence est importante), la société par laquelle il a été jugée (certes pas française mais les mœurs de Vilnius sont sans doute très proches des nôtres) a décidé qu'il serait privé de liberté huit ans. Parce que la violence sous l'empire de la jalousie, ce n'est pas en soi si grave que cela. Huit ans. Bien sûr, huit ans c'est long quand c'est vous qui êtes en prison. Mais au regard d'une vie humaine, c'est une paille. Je ne sous-entends pas que Cantat méritait 30 ans incompressible. Ce n'est pas non plus mon propos. Je dis simplement que s'il l'avait tué pour un autre motif, dans les mêmes circonstances (c'est à dire sous l'empire de l'alcool, de la drogue et à la suite d'une colère violente), il aurait pris une peine bien plus lourde, cela me paraît évident.
Donc, la jalousie est adoubée par la société, y compris dans ce qu'elle comporte de plus extrême.
Pourtant, curieusement, cette société a un comportement schizophrène vis à vis de cette émotion, tantôt acceptable, tantôt refoulée, comme une tare à cacher, sorte de tabou.
Dans le monde des adultes, être jaloux c'est avoir des raisons de l'être. Et si on est jaloux, c'est une tache. Le mari jaloux n'a donc pas trop intérêt à ce que cela se sache. Soit parce que cela prouverait qu'il n'est qu'un faible, à jalouser sa femme volage, sans avoir le courage de la quitter ou de la mettre dehors. La femme jalouse est une hystérique, invivable à la limite de la folie furieuse, à traquer son compagnon pour être "sûre qu'il ne la trompe pas". Bien sûr, les deux exemples sont interchangeables !
Et puis, il y a la jalousie des enfants. Et c'est là, elle n'a aucun droit de citer. C'est elle aussi une tache immonde. Comment l'être symbole de l'amour absolu peut-il manifester sa jalousie, crier sa colère, sa frustration, contre le petit frère ou la petite sœur ? C'est là une chose intolérable, non seulement à réprimander dans toutes ses manifestations, y compris les plus légères mais aussi à faire disparaître, comme une vilaine tache sur un drap blanc. L'enfant doit "apprendre" à ne plus être jaloux. Il ne doit pas non plus être jaloux de ses camarades. Ah non ! Pas même du jouet offert à un autre alors qu'il l'aurait tant désiré. On doit faire sortir de son corps cette jalousie comme on exorciserait un possédé. Il doit l'oublier au plus profond de lui-même.
Ce serait formidable si la jalousie n'était pas un sentiment normal au même titre que le bonheur ou la tristesse. Ce serait formidable aussi, si, quelques années après, l'enfant devenu adulte ne découvrait pas que la jalousie dans sa forme "pathologique" était valorisée, justifiée, par cette société, par le truchement de ses parents, qui l'a tant réprimandé lui quand il était jaloux.
L'enfant DOIT aimer son frère ou sa sœur. Il n'a pas le droit d'en être jaloux. Il doit non seulement l'accepter mais en plus faire bonne figure et pire encore, il doit l'aimer. S'il ne cède pas à ces exigences, il devient lui-même la tache dont a cherché à le récurer.
Mais plus tard, il aura le DROIT d'être jaloux. Et presque le devoir. Au risque de passer pour le dernier des derniers, le ou la cocu(e) de service. Vous savez, celui ou celle que l'on regarde d'un air au mieux condescendant, au pire avec un sourire moqueur.
Et parce qu'il aura été opprimé dans sa jalousie toute son enfance, alors devenu adulte, il y a toutes les chances que cette jalousie rime avec maladie. Angoisse d'être délaissé, possessivité de l'autre, intolérance au bonheur universelle de l'autre jusqu'à l'oubli même de ce pourquoi il tient tant à l'autre : l'amour qu'il est censé lui porter. Tout, finalement, qu'il n'a pas eu le droit d'exprimer et pour lequel il n'a trouvé le secours de personne pour le rassurer, pour le surmonter et en faire quelque chose de positif et pourquoi pas de beau.
Mais ce n'est pas grave, il pourra se draper dans la toge de réconfort que lui offre la société. Il pourra trouver tous les soutiens qu'il veut. Le mari de bidule, la femme de truc, la cousine de X, le copain de Y, tous trompés jusqu'à la moelle par des êtres sans morale, qu'ils ont eu le courage de fuir à toutes jambes. Mais bien sûr, le modèle sociétal est monogame. Juste qu'ils n'ont pas eu de bol ceux-là. Ils sont tombés sur les salauds/salopes de service.
Je suis jalouse. Sans l'avoir compris jusqu'à récemment. Jalouse de mon petit frère depuis sa naissance. Jalouse de l'attention qu'il a reçu et auquel j'estimais avoir le droit plus que lui. Jalouse de ma compagne lorsqu'elle voit quelqu'un. Mais j'aime mon frère. J'ai beaucoup aimé jouer à "la poupée avec lui", parce que dans ces moments-là, je prenais les rênes. Parce qu'on me prêtait une attention énorme quand j'en m'en occupais. Parce que je crois que ma mère avait su elle-même sublimer sa jalousie pour m'inculquer, sans mot dire, comme sublimer la mienne. J'aime savoir ma compagne au lit avec quelqu'un d'autre même si je bouillonne de jalousie. Parce qu'elle est heureuse. Et que son bonheur fait automatiquement le mien, en mieux je dirais. Parce que l'autre, celle que je jalouse, apporte des choses que je ne peux amener moi-même et qu'elle m'enrichit sans même se rendre compte de ce qu'elle me donne.
Et vous, comment voyez-vous cela ?
