En me retournant sur les trente dernières années, et peut-être même sur celles d'avant, j'aime ce que je vois, et encore plus les épreuves traversées. Comment grandir sinon ?
Tout ce que j'ai fait, tout ce que je fais encore, tout ce que je ferai je pense, c'est devenir moi-même, en repérant pour les évacuer les choses qui m'ont permis de survivre pendant un temps mais ne m'appartiennent pas profondément. Elles m'ont été données, je me suis appuyée sur elles; désormais, elles sont désuètes, coquilles vides et inutiles que je dois abandonner.
Voilà ce que j'ai trouvé le plus dur : accepter que quelque chose qui me vient de mes parents, ou me heurte de prime abord, soit bon pour moi. Démêler les écheveaux, extraire la pure essence, comprendre que finalement je peux vivre à ma guise, mais que rien ne me force à me heurter à mes contemporains. Certaines causes m'ont vue pasionaria, le bûcher ne m'attire pas...
Ce matin, je me suis dis que j'avais trouvé ici peut-être ma tribu la plus forte, celle qui est prête à vivre une vie encore plus difficile. C'est vrai, quoi ! Remettre en question la vie douce que nous pouvons avoir, accepter de se mettre en danger, chercher comme une initiation perpétuelle à la vie, à travers la pérégrination sentimentale, mais quelle idée !
Le vent souffle, le ciel est bleu, la mer agitée; je monte délibérément en bateau, le pont tangue et me met parfois à genoux. Tant pis ! La vie c'est risqué, autant en prendre le plus de trésors possibles. Mon ambition c'est qu'à ma mort je ne regrette plus rien, même de ce que j'ai pu regretter (cela faisait partie du jeu, et me donnait faim d'autre chose), et finalement que je ne sente pas confusément, comme il y a quelques années, que j'étais en train de passer à côté de quelque chose de fondamental.
Je voudrais collecter, pour ma mosaïque, les plus belles tesselles, ou les plus poignantes. Et que mises ensemble, elles parlent non pas de bonheur, mais d'une succession de joies, de peines, de déchirements et d'extases jusqu'au mystique, d'une communion de plus en plus profonde avec l'essence vitale. Mon temps est court à l'échelle cosmique, fugace. Je voudrais écrire les pages les plus chavirantes possibles tant que je suis là... et qui passent par le même chas : oser, oser, oser.
