C'était ainsi qu'une fois de plus, Alice se retrouvait prisonnière des principes. Toute sa vie n'avait été qu'une longue bataille, une sournoise et âpre lutte entre les conventions et sa propre nature. D'elle-même, Alice n'aurait rien dit à Jérôme , elle lui aurait accordé, prêté son corps tendrement, distraitement, affectueusement, comme elle le faisait depuis six mois, et elle aurait partagé le lit de Charles avec toute la sensualité, toute la curiosité, que cet homme éveillait en elle. Jérôme n'aurait pas été désespéré, elle n'en eût pas souffert, elle ne se serai pas sentie coupable et la vie aurait été harmonieuse. Seulement voilà ! Aucun de ces deux hommes supposés tolérants, intelligents, l'un libertin, l'autre humaniste, aucun de ces dex hommes ne supporterait cette situation. Se la partager leur semblerait impossible. Quelle absurdité ! Pour partager quelque chose ou quelqu'un il faut l'avoir et l'un et l'autre devaient bien savoir qu'ils ne l'avaient pas. On en possède jamais quelqu'un. Il arrive que l'on tienne à quelqu'un et que, de ce fait, ce quelqu'un vous tienne, le temps que vous dure ce sentiment pour lui. Mais posséder qui que ce soit ! Et pourtant Jérôme et Charles qui acceptaient de partager son estime, sa tendresse, son affection, refusaient de partager son corps; comme si son corps était plus important que ses sentiments. C'est grâce à cet a priori absurde qu'elle allait devoir blesser quelqu'un qu'elle chérissait, c'est par
« décence » qu'elle allait être cruelle.
(P 175, collection Folio)