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(France)

« Manifeste des amours queers » et « Une critique du Manifeste des amours queers : contre l'anxiété de la performance queer »

Rédigé le mercredi 10 décembre 2014 à 19h12

Mis à jour il y a 3 ans

Deux textes issus de la revue PolitiQueer, numéro Dimensions francofolles (juin 2014, pages 42 à 47).

Illustration : sindAndAne (CC By SA)

Manifeste des amours queers

Par Kori Herrera, traduit par Rachele Borghi. Texte originel été publié en espagnol le 28 septembre 2010.

  1. L’Amour Queer est un processus de jouissance et non un but à atteindre.
  2. Les amours Queer renient les histoires d'amour classiques, qui promettent le bonheur éternel, et se proposent de mettre fin à l'exclusivité sur les pénis, les chattes et les cœurs des autres.
  3. Les amantEs queer rejettent la tyrannie de l'orgasme et élargissent l'érotisme au corps dans son intégralité, sans se limiter aux organes génitaux, en développant la sensibilité de toutes les parties, à la découverte de nouveaux parcours sexuels, au-delà de la gymnastique pornographique traditionnelle.
  4. Les amours queers ne partagent ni les espoirs d’éternité, ni le traumatisme du divorce, car ielles vivent les histoires jusqu'à ce qu'elles se terminent, heureux/ses de les avoir vécues et sans avoir la sensation d'avoir perdu quelque chose pour toujours.
  5. Les amantEs queer sont dégoûtéEs par l’enfer de la cohabitation forcée, et nient l'idéalisation et la déception constante du couple traditionnel. Ielles ne veulent pas suivre le modèle monogame, reproductif et hétérosexuel qui nous est imposé par les industries culturelles à travers leurs productions audiovisuelles. Les amantEs queers ne souffrent donc pas de la frustration créée par l’amour romantique et ielles sont heureux/ses de profiter de la vie, du sexe et des émotions avec des personnes faites de chair et d'os.
  6. L’amour queer soutient les relations fondées sur la liberté et le désir de partager, sur l’autonomie des amoureux/ses et sur la rupture avec la division traditionnelle des rôles qui partagent les tâches de façon inégale et abusive.
  7. Chacun.e a le droit de vivre ses performances d'amour initiées entre deux ou plusieurs personnes pour vivre une illusion fictive à travers le corps et le sexe. Ielles peuvent également vivre des amours virtuels, impossibles ou platoniques, à l'âge qu'ielles veulent et avec qui ielles veulent, en se foutant du réalisme.
  8. Les amours queers défendent une société où l'érotisme est libéré de la répression émotionnelle et physique des corps, et où tous et toutes peuvent entrer en relation l'un.e avec l'autre en toute liberté et de la façon qu'ielles choisissent. C'est pourquoi chaque amour queer est différent; car il y en a autant de sortes que de personnes détournées de la normalité hétéro, homophobe et misogyne.
  9. Les amantEs queers sont des personnes périphériques, mais n'excluent personne. Le mouvement queer comprend les hommes, les femmes, les intersexes, les transgenres, les travestiEs, les pédés et les gouines, les prostituées, les putes, les noirEs, les escorts, les latinos,les gens de tous âges et de toutes classes socio-économiques, de tous les goûts, de toutes les races et les religions, sans discriminations ni étiquettes.
  10. L'amour queer est bisexuel, trisexuel, et s'étend à l'infini. Il ne catégorise pas l'orientation sexuelle traditionnelle (homo, hétéro, bi), car il ne définit pas seulement la relation comme « une chose à deux », ni ne divise l'Humanité en deux genres opposés (femmes/hommes), étant donné le nombre de degrés d'intensité que les identités postmodernes ont, et le nombre de masques et de performances théâtrales qu'on est capable de mettre en place en une seule journée.
  11. Les amours queers incluent également les personnes asexuées, les solitaires et les confus, les dépendants sexuels et ceu.lle.s qui n'ont aucun désir, les freaks, les bizarres, les minorités de toutes sortes, et tous.tes ceu.lle.s qui sont curieux/ses d'élargir les horizons de leur esprit, leur corps et leur sexualité.
  12. L'amour queer n'exclut ni le sexe du sentiment, ni le sentiment du sexe. Les relations queers ne divisent pas la population entre les gens avec qui l'on baise et ceu.lle.s dont on tombe amoureux/ses, parce que tout le monde est baisable et aimable. Les amantEs queers assument leurs contradictions et ne font pas la distinction entre le corps et l'âme, l'esprit et l'émotion, mais vivent les expériences dans leur ensemble, les acceptant et s'enrichissant de la complexité des sentiments et du désir humain.
  13. L'amour queer explore les relations de pouvoir, les mène vers les jeux sexuels et les libère des catégories binaires de soumission-domination. Les relations queers veulent être égalitaires parce qu'une fois les classifications discriminatoires disparues, personne n'est supérieur.
  14. Les amours queer rejettent la nécessité comme base d'une relation amoureuse et dénoncent le rapport de dépendance mutuelle (affective et économique) qui soutient le système amoureux patriarcal. L'amour du désir est plus beau que celui du contrat.
  15. L'amour queer estime qu'aucune institution (ni l'Église, ni les Ministères, ni l’État) ne devrait continuer à avoir du pouvoir sur la vie privée des individus, sur leurs relations sexuelles et amoureuses, sur leur vie reproductive. Celui/celle qui aime n'a besoin d'aucune bénédiction, juste de la liberté d'aller et venir, aimer et partager, sans ces liens qui transforment l'engagement en une prison.
  16. Les queers ne discriminent pas une personne pour sa grande ou petite taille, sa minceur ou son obésité, ses rides, ses imperfections ou ses malformations; l'amour queer libère de la tyrannie de la beauté et du fascisme du culte du corps.
  17. L'amour queer dénonce l'hypocrisie du romantisme bourgeois qui mène de la fidélité des femmes et la promiscuité masculine, à l'adultère et la prostitution comme moyen de fuir l'ennui du mariage.
  18. Les relations sexuelles et affectives doivent s'éloigner de l'égoïsme intrinsèque au système capitaliste et démocratique, fondé sur le désir de posséder les corps et les esprits des autres. En tant que personne, nous devons nous libérer de la fidélité en tant qu'exigence pour vivre une aventure amoureuse avec quelqu'un et cesser de considérer les autres comme des objets faits pour notre plaisir.
  19. Les amours queers sont dynamiques, vivants et en mouvement permanent. Et ce n'est pas pour cela que leurs sentiments sont moins profonds, ils sont au contraire plus authentiques, parce qu'ils ne sont pas soumis à des tabous, des interdictions, des normes rigides. Les amours queers s’éloignent du mensonge et de la trahison, de la culpabilité et de la répression, car ils n'ont pas besoin de ça pour se lier à d'autres personnes libres.
  20. Les amours queer n'ont pas non plus besoin des structures amoureuses traditionnelles. Ils travaillent à la création de nouvelles structures plus ouvertes et plus souples, où les gens jouissent plus et rêvent moins. L'aventure d'inventer des nouvelles formes est passionnément queer parce que chacunE se crée les siennes avec ceu.lle.s qu'iel veut. Les amours queers se retro-nourrissent, ne meurent pas, parce qu'ils ne sont pas concentrés, mais se répandent et se multiplient. Ils ne se détruisent pas, mais s'auto-régénèrent, en créant des réseaux, en combinant des substances chimiques, insatiablement.

Illustration : newsgrist (CC By SA)

Une critique du Manifeste des amours queers: contre l'anxiété de la performance queer1

Par Alessia Acquistapace, traduit par Rachele Borghi.

Quand j'ai lu pour la première fois le Manifeste des amours queer, j'ai ressenti un énorme plaisir et un grand soulagement. J'avais devant les yeux une description efficace et complète du genre de relations que je désirais et que je désire, et un outil pour affirmer: « voilà le genre de choses que je veux et il y a dans le monde d'autres personnes qui le veulent aussi et qui arrivent à l'écrire ».

Mais après mon premier enthousiasme, j'ai compris que j'étais dérangée par certains aspects du manifeste et que je n'étais pas pleinement convaincue par ces propos. J'en ai discuté avec certaines des femmes qui ont participé à ma recherche2 sur les relations affectives, intimes et de soin3 au-delà du couple obligatoire4. Elles m'ont aidé à verbaliser mes impressions. Le premier grand problème réside dans le fait que le manifeste se concentre encore une fois uniquement sur l'amour, sur les relations sentimentales-sexuelles.

L'ethnographie et l'expérience personnelle m’ont enseigné qu'il est impossible de changer les règles du jeu uniquement à l'intérieur des relations sentimentales-sexuelles parce que, pour se libérer du couple obligatoire, il est nécessaire de révolutionner entièrement ses relations, amitiés comprises, et sa conception de la vie – par exemple, notre rapport avec la temporalité, notre idée d'être des adultes, notre idée de « construire quelque chose dans la vie ». Car le couple obligatoire est un système de vie total, pas seulement un code spécifique pour une typologie spécifique de relation; ces règles ne disent pas seulement ce qui doit se passer entre partenaires, mais aussi, et peut-être surtout, ce qui ne doit pas arriver dans les relations qui ne sont pas des relations de couple.

Par exemple, si nous voulons enlever de nos relations sentimentales-sexuelles le caractère totalisant et contraignant qui nous porte à penser que le/la partenaire doit satisfaire 90% de nos besoins, alors il faudra que d'autres personnes s'occupent de satisfaire ces besoins, par exemple nos ami.e.s. C'est vrai qu'il serait envisageable d'apprendre à renoncer à certains de ces besoins ou d'apprendre à les satisfaire de manière autonome. Mais, même si on relativise les besoins, supprimer des demandes de la relation de couple signifie être obligés de les déplacer. Or, là où on les déplace, il faut qu’il y ait quelqu'un.e capable d'y répondre: est-ce que mes ami.e.s, ma famille, mes parents sont prêt.e.s à prendre en charge mes problèmes de santé ou ne s'en occupent-ils/elles pas parce que j'ai ma « copine » ou quelqu'un.e qu'ils/elles identifient comme telle ? Si moi et ma copine ne voulons pas vivre une relation monogame, il faudra qu'on arrive à parler et à convaincre de cela tous nos proches. Parce que si tout le monde autour de nous pense que de fait c'est juste du blablabla et que, même si nous affirmons ne pas être jalouses, baiser la copine d'une autre est toujours un problème, c'est clair que, bien que nous ayons des propos différents, notre relation reviendra de fait à la monogamie.

Pour se libérer du couple obligatoire, il est nécessaire que le travail de soin [care], le plaisir et l'affection circulent dans un réseau plus large. Cela signifie que travailler sur des réseaux plus larges est aussi important que de travailler à l'intérieur d'une ou plusieurs relations sentimentales-sexuelles (voilà une des raisons pour lesquels je n'aime pas le terme « polyamour »). Par conséquent, le manifeste des amours queers doit être aussi un manifeste de l'amitié queer, de l'habiter queer, de la vie queer. On n'ira pas loin si on continue à donner autant d'importance aux relations dites « amoureuses », sexuelles ou amoureuses-sexuelles.

C'est peut-être la raison pour laquelle autant de tentatives–bien qu’extrêmement généreuses et courageuses–de mettre en discussion le couple ont abouti à une forme de frustration. Après avoir galéré, quand enfin tu pensais avoir réussi, tu te regardes et tu te dis: « zut, je suis entrain de reproduire le petit couple ! »

Même le travail, la précarisation, le coût de la vie concernent la question de se libérer du couple obligatoire. Parce que je peux revendiquer le droit d'instaurer des relations intimes profondes avec plus d'une personne à la fois et de construire avec chacune une relation inédite qui ne reproduise pas le scénario déjà écrit du couple standard. Mais si je suis précaire et que je n'arrive même pas à trouver le temps et l'énergie pour m'occuper d'une personne, et que je n'ai même pas le temps matériel de négocier et de discuter avec elle, bon, alors ce ne sont que de belles paroles. Donc, nous sommes obligé.e.s de mettre en discussion – dans la mesure du possible, parce qu'on sait très bien que nos marges d'action dans ce domaine sont très limitées – notre rapport avec le travail ainsi que toutes nos habitudes de vie.

Le deuxième problème du manifeste des amours queers est qu'il risque de recréer une sorte de standard idéal vis-à-vis duquel nous sommes destiné.e.s à nous sentir constamment inadapté.e.s. Le manifeste des amours queers affirme « l'amour queer est ceci », « les amant.e.s queer font cela »,mais d'une façon qui semble dire « les amant.e.s sont queer s'ils/elles font ceci ou cela ». Bien évidemment, cela fait partie du genre littéraire « manifeste »; peut-être que c'est la forme du manifeste qui me pose problème. De plus, pour moi cela n'a pas vraiment beaucoup de sens de dire qu'une personne « est » queer; il serait plus efficace de penser le queer comme un processus en devenir plus qu'une qualité de quelqu'un.e ou quelque chose (Acquistapace 2011).

Bien entendu, la forme du contrat peut aussi être problématique ou pénible pour d'autres raisons; mais le contrat contrasexuel de Beatriz Preciado implique au moins deux ou plusieurs sujets spécifiques qui se mettent d'accord pour faire ceci ou cela (surtout pour renoncer, pour ne plus faire ceci ou cela). Il s'agit plus d'un « allez, faisons-le » décidé par deux sujets situés ou plus que d'un « l'amour queer est».

Une de mes copines, une personne quia fait un travail énorme de mise en discussion des présupposés du couple standard dans sa vie, m'a dit: « quand j'ai lu le manifeste, j'ai eu une crise d'angoisse ».

Je ne pense pas qu'on ait vraiment besoin de textes qui nous font rentrer dans une anxiété de performance;d'autant plus que se libérer du couple standard n'est pas une affaire qui dépend entièrement de nous comme personne singulière, de nous et de nos partenaires amoureux non plus.Évidemment,cela ne peut pas devenir une excuse pour arrêter de lutter,mais il faut réfléchir à la nécessité d'avoir des textes et des discours qui prennent en compte aussi l'impossibilité partielle de vivre des amours queers dans la société normée.

Le Manifeste des amours queers peut cependant représenter un outil efficace de vulgarisation pour expliquer ce que tu n'aimes pas dans le couple. De plus, il sert à donner le courage qui permet d'affirmer: « eh bien, je ne suis pas la seule au monde à penser cela ! »
En autres termes, le manifeste des amours queers crée la communauté.

Mais la critique queer nous enseigne à faire attention aux processus de construction des communautés, parce qu'ils peuvent devenir des processus de construction d'identités et de normativité.

Je ne dis pas de jeter par la fenêtre le Manifeste des amours queer. Mais dans l'immédiat,je propose de mettre à côté du manifeste des centaines de récits, parce que nous avons besoin de textes qui nous aident à mettre en valeur et à partager les différentes expérimentations qu'on a fait jusque-là, bien que partielles et limitées,plutôt que de nous comparer avec un standard idéal d'amour queer. Nous avons besoin de nous confier nos limites, d'analyser les difficultés. Et nous avons aussi besoin de multiplier les récits d'expériences réelles, pour que la communauté puisse reconnaitre continuellement ce que nous avons de similaire, mais aussi ce qu'on a de différents vis-à-vis de l'expérience d'un.e autre, plutôt que de partager un idéal.


1. Cette contribution est une réelaboration d'une intervention que j'ai fait dans le cadre de l'école d'été « Soggetti e oggetti dell'utopia: archivi dei sentimenti e culture pubbliche”, Antignano, Livorno, 22-28 juin 2013.
Dans sa version actuelle: Alessia Acquistapace, intervento in Marco Pustianaz (acura di), Queer in Italia a cura di Pisa, Ets, 2011, 11-18.
Pour contacter l’auteure: [e-mail, cliquer pour voir l'adresse]

2. Il s'agit de ma recherche pour rédiger mon mémoire de master en Anthropologie du corps (Universita di Bologna, Facolta di Lettere e filosofia, Corso di laurea specialistica in Antropologia culturale e etnologia, soutenue le 13 juillet 2011). Ce travail intègre les matériaux et les outils conceptuels de l’enquête sur les relations menée par le Laboratoire Smaschieramenti, le groupe transfeministe queer dont je fais partie a Bologne. Le texte entier de mon mémoire est disponible sur mon site.

3. Le terme soin renvoie ici au concept anglophone de care, dans le sens de prendre soin de, donner de l'attention a ou s'occuper de quelqu'un.e.

4. L'expression « couple obligatoire » reprend le concept d'hétérosexualité obligatoire de Rich. Après l'avoir analysé dans mon mémoire, j'ai découvert qu'Itziar Ziga l'avait aussi employé dans son article (2011).
Voir Itziar Ziga, “Femminista way of life”, Pikara, 25 novembre 2011.

Textes publiés originellement sur http://politiqueer.info/

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