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Thomas

Thomas

(France)

Luc Ferry, en retard d'une révolution

Rédigé le mardi 12 octobre 2010 à 12h42

Voir la vidéo (FLV)

Luc Ferry parle d'Amour à la télévision. Il était dimanche sur France 2 pour faire la promotion de son dernier ouvrage, « La révolution de l'amour », et le sujet était illustré par trois entretiens : un jeune couple romantique et fusionnel, un vieux couple désabusé, et puis notre trio polyamoureux. Chacun-e-s exposait sa façon de vivre l'amour.

Du philosophe contemporain supposé avoir réfléchi à son sujet, on attendait un véritable questionnement sur les modalités des relations amoureuses. De la curiosité, du recul, de la remise en cause de constructions archaïques. Nous n'avons pas été déçus (voir la vidéo).

Extraits choisis d'une pensée délicieusement surannée, et notre réaction en forme de lettre ouverte.

Monsieur le ministre,

Vous étiez ce dimanche matin l’invité de Catherine Ceylac dans son émission de France 2, « Thé ou Café », où vous présentiez votre dernier ouvrage, « La révolution de l’amour ».

Ce sujet était illustré par des entretiens avec deux couples exclusifs, ainsi qu’avec le trio que nous formons. Invité à commenter les relations de Meta avec ses deux amoureux, Thomas et Aurélien, vous avez tenu des propos aussi radicaux que lapidaires concernant notre vie sentimentale. Nous croyons utile de vous faire part à ce sujet des quelques réflexions ci-après.

Vous déclarez péremptoirement :

« Ça ne durera évidemment pas, [...] C’est injouable, je suis prêt à prendre les paris. [...] La plupart des hommes ont cette tentation [mais] je n’ai jamais vu de femme amoureuse qui s’intéressait à plusieurs hommes en même temps. »

Ce jugement tranché nous interpelle à plus d’un titre. Au-delà du caractère éminemment sexiste de votre discours (la Femme serait naturellement déterminée à n’être qu’à un seul homme, l’Homme au contraire toujours enclin à s’égailler en-dehors du couple), vous oubliez d’observer plusieurs faits patents, aussi bien d’ordre particulier que de portée général.

Au point de vue de notre situation singulière, vous niez la teneur même du propos que vous commentez, en déclarant qu’il est impossible que Meta aime à la fois Aurélien et Thomas. Elle est pourtant la première concernée, et c’est avec la plus grande sincérité qu’elle l’affirme devant la caméra. On peine à imaginer déni plus flagrant de la réalité. Le propos est dur, sans appel, pétri de mépris condescendant.

Cela pourrait n’être qu’un détail, pourtant, s’il ne s’agissait que d’une réaction ponctuelle au montage de quelques secondes d’entrevue. Seulement, il y a plus grave. Vous poursuivez par des considérations d’ordre général où, derechef, vous méconnaissez profondément le sujet dont il est question : l’Amour tel qu’il se vit au XXIe siècle.

Vous parlez de « révolution » pour décrire une mutation ancienne, au décours de laquelle le mariage comme institution patrimoniale par laquelle deux familles unissaient biens et noms a cédé le pas au « mariage d’amour » où deux individus entendent proclamer leur affection passionnée devant la Cité tout entière.

Vous en parlez comme quelque chose de nouveau. Or, c’était au siècle dernier. Vous ne manquez pas de resituer cette évolution dans son contexte historique, il y a un demi-siècle. C’est l’héritage de la génération de vos parents — celle de nos grands-parents. Et ce que cette révolution a laissé en partage à ses enfants, c’est ce que nous avons connu dès nos plus jeunes années, dans les cours d’école : la banalisation du divorce et les familles recomposées.

C’est précisément parce qu’on s’est mis à se marier par amour qu’on s’est aussi mis à divorcer, et à se remarier, quand on ne s’aimait plus, et quand on aimait de nouveau. Le legs de cette révolution-là, c’est précisément la faillite du mariage « pour la vie ». Il perd l’essentiel de sa substance dès lors qu’au lieu d’un moyen de droit visant à établir la filiation légitime des héritiers d’un patrimoine, on cherche à en faire le lieu de la manifestation sociale du lien amoureux.

Ce n’est pas un hasard. C’est signe que les amours humaines sont labiles, plurielles, que chacune et chacun aimera et sera aimé-e plusieurs fois dans sa vie. C’est aujourd’hui évident, mais c’est loin d’être nouveau. Des rois et des reines aux simples gens du peuple, toutes les sociétés humaines qui se sont préoccupées de mettre en coupe réglée les rapports amoureux attestent qu’elles ont dû se préoccuper d’adultère.

Ce qui est nouveau, en revanche, mais semble échapper à votre regard pris par le carcan normatif que vous avez hérité des générations passées, c’est de prendre acte que la nécessité du mariage exclusif a vécu, et que ce qui s’est de tout temps pratiqué en secret peut se concevoir aujourd’hui comme un mode de relation humaine vécu et assumé sans honte, sans culpabilité. Nous osons vivre tout haut ce qui s’est toujours murmuré dans les chaumières.

Vous nous semblez, Monsieur le ministre, en retard d’une révolution, et c’est regrettable. Si en effet on ne saurait espérer d’une conversation de café du commerce une largeur de vue, un recul et une réflexion qui envisage de relire les rapports humains à l’aune d’autres critères que ceux de la perpétuation obstinée d’institutions caduques, nous attendions autre chose d’un esprit intellectuel qui prétend décrypter le monde contemporain.

Vous proposez, en conclusion, de prendre le pari que nous courons à l’échec. Vous nous donnez au mieux deux ou trois ans. Le singulier entrelacs de nos amours s’est tissé depuis un an, et chaque jour il est plus fort et plus profond. Nous relevons le pari, et vous donnons rendez-vous en deux mille douze. Nous verrons bien, alors, ce que sont nos amours devenues.

En espérant contribuer, par ces quelques observations, à l’élargissement de votre réflexion,

Nous vous prions, Monsieur le ministre, d’agréer l’expression de nos amours plurielles et authentiques et de nos philosophiques salutations.

Meta, Aurélien et Thomas.

(Crédit vidéo : Thé ou Café (France 2), émission du 10 octobre 2010.)

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